2020 : La reprise plie mais ne rompt point

2020 : La reprise plie mais ne rompt point

2019 restera comme une année de reprise pour la demande intérieure et le marché du travail, malgré une fin d’année moins dynamique. Ce ralentissement peut cependant difficilement être entièrement imputé à la contestation de la réforme des retraites qui a marqué la fin de l’année. Il n’en reste pas moins que les entreprises demeurent prudentes et que le ralentissement de la croissance hors de France aura des conséquences en 2020.

  • La contestation sociale autour de la réforme des retraites n’a pas marqué le climat des affaires outre mesure mais a conduit à plus de prudence des entreprises, notamment dans l’industrie où les stocks se sont réduits

  • L’activité reste exceptionnellement sensible aux changements d’humeur des consommateurs, mais la confiance de ces derniers résiste

  • Le chômage continue son repli, même si les régions sont très inégales par rapport à ces développements

  • Les investissements ont continué de porter l’économie au second semestre malgré un climat international moins favorable, les perspectives restent solides pour 2020

  • La faiblesse de la croissance mondiale, accentuée par le Coronavirus, devrait laisser des stigmates sur l’économie en 2020

  • La décélération de la croissance attendue pour 2020 reste un risque pour la capacité du Gouvernement à réformer. La réforme des retraites apparaît dans ce contexte comme la mère de toutes les batailles

Les grèves du 4ème trimestre n’ont pas affecté la confiance outre mesure

Il y a un an, la demande intérieure française s’est pratiquement arrêtée de croître à cause de la crise des “gilets jaunes”. La crainte que l’histoire se répète avec les protestations contre la réforme des retraites étaient bien présentes. Il semble que ce ne soit pas le cas.

Le principal indicateur du climat des affaires de l’INSEE a légèrement baissé, passant de 105 à 104,5 en janvier. Comme il s’agissait de son plus bas niveau en 10 mois, cela aurait pu être considéré comme une mauvaise nouvelle. Toutefois, compte tenu de la période de troubles sociaux que la France, et en particulier sa région capitale, a connue entre la mi-novembre et la mi-janvier, ce chiffre est un signe positif que les affaires n’ont pas été perturbées outre mesure.

Dans le secteur manufacturier, le sentiment est revenu à sa moyenne de long terme en janvier : la production récente a été plus élevée que prévu, même si elle marque le pas par rapport à l’enquête du mois de novembre. Bien que le sentiment des entreprises sur les perspectives économiques ait atteint son plus bas niveau depuis un an pour le deuxième mois consécutif, il y a des signes encourageants pour l’activité future : confrontées à des carnets de commandes plus faibles depuis l’été dernier, les entreprises ont réussi à réduire leurs stocks (Graphique 1), ce qui, si les nouvelles commandes se redressent, devrait entraîner des taux d’utilisation des capacités plus élevés.

Dans le secteur des services, le sentiment est resté stable au début 2020 et bien au-dessus de sa moyenne de long terme. Si les entreprises n’avaient pas été préoccupées ces derniers temps par les perspectives économiques (une composante qui s’est détériorée en janvier en raison des troubles sociaux), la confiance aurait même progressé grâce à des intentions d’embauche et d’investissement en hausse en janvier. De manière générale, il n’y a que peu de signes de ralentissement de la demande dans les enquêtes du début de l’année, mais certains secteurs ont donné des signes de faiblesse, comme le secteur de l’hôtellerie et de la restauration qui a été plus touché que d’autres par les grèves dans le secteur des transports. Dans l’ensemble, l’enquête montre que s’il y a eu une faiblesse, elle est limitée et a toutes les chances d’être temporaire.

Le commerce de détail est à l’origine de la légère baisse du climat général des affaires en janvier. Toutefois, si l’on regarde les chiffres en termes absolus, il semble que le sentiment dans ce secteur s’ajuste tout juste à partir d’un pic local en décembre. Ce dernier vient de la bonne tenue des dépenses de consommation en biens le mois précédent : même si elles étaient effectivement en baisse en décembre (-0,3% sur le mois après +0,7% en novembre), leur progression au 4ème trimestre reste élevée (+0,4% T/T). Il semble donc que malgré les manifestations de rue, principalement à Paris, les détaillants n’ont pas connu un mauvais 4ème trimestre, mais qu’ils ajustent maintenant leurs attentes et modèrent leurs commandes.

Sont-ils trop pessimistes, ou simplement prudents ? En décembre, le principal indicateur de confiance des consommateurs est revenu à 102, son plus bas niveau depuis juillet, avant de rebondir en janvier : les chiffres montrent donc que les consommateurs ne se découragent pas et continuent de surfer sur les bonnes nouvelles du marché de l’emploi. En janvier, presque toutes les composantes de l’enquête se sont améliorées, en particulier l’opinion des ménages sur leur situation financière future et leur capacité d’épargne. Les intentions d’achat ont également rebondi, quoique plus légèrement. Non pas qu’elles soient moroses : elles sont supérieures à leur moyenne du second semestre. C’est dire que le résultat de l’enquête de janvier était un soulagement : les souvenirs de la chute de la confiance des consommateurs l’année dernière à la suite des manifestations de “gilets jaunes” sont encore vifs, et rendent les intentions d’embauche et d’investissement particulièrement sensibles à tout changement du sentiment des consommateurs, en particulier dans le secteur du commerce de détail.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire les chiffres du PIB parus fin janvier. La baisse annoncée des stocks, décrite plus haut à travers les enquêtes a marqué la croissance plus qu’attendu (-0,4pp) au dernier trimestre de l’année, menant à une baisse du PIB de 0,1 %. Cela ramène par ailleurs la croissance du PIB en 2019 à 1,2 % au lieu des 1,3 % attendus, et après 1,7 % en 2018.

Où va la demande intérieure ?

La croissance de la demande intérieure s’est ralentie au dernier trimestre de l’année, passant de 0,7 % au troisième trimestre à 0,3 % au quatrième, mais après une année très forte : la demande intérieure a augmenté de 1,8 % en 2019 après 1,3 % en 2018.

Emploi et consommation privée

Il y a d’abord ce ralentissement, attendu, de la consommation privée au quatrième trimestre (de 0,4 % à 0,25 %) après le rebond du troisième. Globalement, malgré toutes les mesures fiscales prises et la stimulation réelle du pouvoir d’achat des ménages qui s’en est suivie (+2% en 2019 selon la Banque de Farnce), la reprise de la consommation privée a été limitée l’année dernière, la croissance s’accélérant mais de seulement 0,9 % à 1,2 %.

2019 a pourtant montré de fortes améliorations sur le marché du travail, même si (voir ci-dessous) elles n’ont pas concerné toutes les régions de France. Les chiffres complets du chômage pour 2019 montrent une baisse de 121 000 personnes dans la population au chômage (qui en compte maintenant un peu moins de 3,3 millions, contre près de 3,5 en février 2016). La moitié de la baisse depuis 2016 s’est produite au cours des 5 derniers trimestres et la tendance s’accélère doucement : la diminution de la population au chômage a atteint en décembre son rythme le plus élevé depuis 2008 (-3,5 % sur un an) et ce, uniquement pour le chômage à temps plein. D’autres catégories de chômeurs, comme les 2,2 millions de personnes employées sur des contrats très courts ou travaillant seulement quelques jours par mois, ont enregistré en 2019 leur première baisse depuis 2008, signe que la reprise du marché du travail s’approfondit (Graphique 3).

Néanmoins, 2020 devrait encore se terminer avec un taux de chômage légèrement supérieur, proche du niveau actuel de 8,3% alors que l’engagement du président Macron était de le ramener à 7 % en 2022. En effet, si nous pensons que le chômage devrait continuer à diminuer au cours du premier semestre 2020, il n’en reste pas moins que le ralentissement de l’activité dans la zone euro et la relative faiblesse de la consommation privée en France devraient plafonner ces améliorations cette année. Une deuxième partie de 2020 plus morose devrait ensuite laisser la place à des améliorations supplémentaires en 2021.

Dès lors, nous pensons que les niveaux actuels de la confiance discutés plus haut et la poursuite de la baisse du chômage permettront une nouvelle accélération des dépenses au début de l’année, mais la croissance sera probablement limitée à 1,4 % en 2020 après 1,2 % en 2019 à cause du ralentissement attendu de la reprise de l’emploi au second semestre.

Investissements

Ensuite, il y a le ralentissement, plus prononcé, de l’investissement des entreprises au 4ème trimestre qui est passé d’une croissance de 1,6 % à 0,3 % (T/T), soit le rythme le plus faible depuis le premier trimestre de 2018. Toutefois, les entreprises restent le principal moteur de la demande intérieure de 2019 : la croissance sur l’ensemble de l’année est restée très forte (4,2 % après 3,9 % en 2018). Par ailleurs, on notera que l’investissement public s’est également redressé l’année dernière (bien qu’il se soit arrêté au 4ème trimestre), passant d’une croissance de 2,4 % en 2018 à 3,9 % en 2019, un chiffre qui pourrait se répéter en 2020, année d’élections municipales. Enfin, la croissance des investissements des ménages est restée modérée, à 0,5 % (T/T), soit la moitié de ce que l’on pourrait attendre lorsque les taux d’intérêt hypothécaires sont à zéro. Le secteur du bâtiment semble il est vrai être confronté à de fortes contraintes de capacité.

Dans l’ensemble, le tableau de l’investissement reste positif pour 2020. Les indicateurs du climat des affaires restent solides, surtout en dehors de l’industrie manufacturière, et la croissance du crédit est très favorable. Nous prévoyons néanmoins une légère décélération, à 3,4 % en 2020, contre 3,6 % l’année dernière. Cela devrait permettre à la croissance de la demande intérieure de se maintenir à 1,8 %, comme en 2019.

Le contexte extérieur est moins porteur en 2020

La décélération de la croissance du PIB cette année proviendra probablement de la détérioration des perspectives du commerce extérieur. La contribution des exportations nettes à la croissance a été légèrement négative en 2019 (-0,2 point de pourcentage) mais devrait se dégrader en 2020 (-0,4 point de pourcentage) en raison de la hausse de la demande intérieure (augmentation des importations), du ralentissement de la croissance du commerce mondial, de l’affaiblissement des échanges intra-zone euro et de l’appréciation modérée de l’euro actuellement attendue.

Conclusions pour 2020

Les indicateurs ne laissent pas supposer une forte perte de vitesse de l’économie au début 2020. Cela dit, si la confiance des consommateurs devait être plus affectée par l’atmosphère politique actuelle, l’élasticité de l’activité à celle-ci pourrait se montrer exceptionnellement élevée, il y a donc lieu de rester prudent. Comme dans les autres pays de la zone euro, l’année 2020 devrait de toutes façons être marquée par un ralentissement de la croissance. Nous maintenons notre prévision de 1 % pour l’économie française après 1,2 % en 2019. Le premier semestre devrait rester positif, mais le récent ralentissement de la croissance de la zone euro devrait peser sur les intentions d’embauche et d’investissement, c’est pourquoi nous prévoyons un second semestre 2020 plus lent. Toutefois, ce ralentissement devrait être temporaire et ouvrir la voie à des perspectives plus favorables en 2021.

Divergences régionales dans l’évolution de l’emploi – Perspectives européennes

Divergences en Europe

Dans une étude récente1, ING a montré les divergences régionales (niveau NUTS 2 de la nomenclature 2013, avant la réforme des grandes régions en France donc) en termes d’emploi à travers l’Europe. L’étude dressait notamment la carte des régions qui n’avaient pas connu de croissance de l’emploi sur la décennie 2008-2017 (Carte 1). C’est le cas de plusieurs régions en France, et ce même si l’on ne considère que les deux dernières années (2017-2019) où la reprise de l’emploi a été plus forte mais aussi inégale (voir ci-dessous – Graphique 5).

Pour l’ensemble des régions d’Europe, l’étude montrait un lien significatif entre l’évolution de l’emploi et cinq variables clés.

  1. Age médian
  2. Niveau d’éducation 
  3. Accès à l’internet large bande 
  4. Dépenses en Recherche et Développement (R&D) per capita entre 2008 et 2013 
  5. Vulnérabilité à la concurrence internationale

Ce dernier indicateur2 rend compte de la façon dont la production d’une région a eu à subir la concurrence des importations pendant la crise. C’est fortement lié à la structure de l’emploi d’une région. Par exemple, des régions où l’emploi est concentré dans des industries particulièrement exposées à la concurrence internationale auront un indice fort là où des régions où l’emploi se concentre dans le secteur tertiaire ou public auront un indice faible car une sensibilité réduite à la concurrence internationale.

L’étude construisait ensuite un Indicateur de Force d’Emploi (IFE) pour chaque région à partir de ces cinq indicateurs (en les normalisant pour chaque région par rapport à leur moyenne européenne). Sur la Carte 2, on repère que les régions en orange sont les plus « fortes » en termes d’emploi : on y trouve beaucoup de régions-capitales et elles sont généralement situées au nord et au centre de l’Europe. Cela signifie que leur potentiel en termes de croissance de l’emploi, parce qu’elles ont une population plus jeune et/ou mieux éduquée, des investissements plus importants et/ou un appareil productif moins sensible aux variations conjoncturelles (une sensibilité forte à la concurrence – ce qui rend l’emploi plus vulnérable – conduira à un IFE plus faible), est plus élevé et qu’elles sont mieux à même de résister aux chocs.

Divergences en France

En France, il est intéressant de comparer les régions entre elles en fonction des mêmes variables et de voir quelles régions obtiennent un indice plus élevé. Cependant, les liens de causalité statistiques mesurés à l’échelle du continent (entre l’IFE et l’évolution de l’emploi) ne peuvent pas être vérifiés à l’échelle d’un pays (22 régions est un nombre insuffisant pour obtenir un résultat robuste). Il y a néanmoins une corrélation entre l’IFE obtenu et la croissance de l’emploi depuis 2017 (voir ci-dessous et Graphique 5). Nous présentons en annexe une comparaison succincte des régions en fonction de chaque indicateur.

Ainsi, les régions les plus « fortes » en termes d’emplois (IFE supérieur ou égal à 0,25 – voir Carte 2) ont également eu une croissance de l’emploi supérieure à la moyenne nationale (1,4% depuis 2017 en Métropole hors Corse). En particulier, Rhône-Alpes, Pays de Loire et Languedoc ont eu un rattrapage de l’emploi très rapide (supérieur à 8%). L’Aquitaine, la PACA et le Midi-Pyrénées ont également vu une forte croissance de l’emploi. A l’inverse, les régions où l’indicateur est faible sont aussi celles où l’emploi s’est à nouveau contracté ces dernières années.

Certaines régions font exception comme l’Ile-de-France (IDF) qui a un indice élevé malgré sa vulnérabilité à la concurrence internationale mais n’a pas eu la croissance de l’emploi qu’on aurait pu attendre en vertu de ses forces. A l’inverse, la Franche-Comté et la Bretagne ont connu une forte hausse de l’emploi qui ne semble pas expliquée par l’indice. On remarquera que la Bretagne, l’Alsace et le Nord-PDC, bien qu’ils aient des populations relativement jeunes et mieux éduquées avec une connectivité internet (fibre optique) plus élevée dans notre indicateur (voir Annexe), sont aussi des régions plus vulnérables à la concurrence internationale, ce qui semble les avoir défavorisées.

De manière plus générale, on ne peut s’empêcher de remarquer que les grandes villes (Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux) sont toutes dans les régions « fortes » ce qui semble confirmer que la reprise actuelle de l’emploi ne favorise pas les zones moins urbanisées, sans parler des zones rurales. Cette question « des 2 France », un an après la crise des « gilets jaunes », reste d’une actualité brûlante et explique peut-être en partie pourquoi une partie de la population se sent « laissée pour compte » dans cette reprise.

Finalement, en comparaison européenne, la France compte des régions avec des IFE élevés. Les régions du sud de la France sont d’ailleurs (Carte 2) les seules à cette latitude à avoir des indices positifs (exceptions faites de Madrid et des Baléares). Cependant, on ne peut pas s’empêcher de noter que la couleur bleue sur la Carte 2 (qui dénote les IFE les plus faibles) apparaît, au centre et à l’est de la France dans des régions où les taux d’activité sont notoirement faibles. Ce n’est sans doute pas un hasard au vu de certaines composantes de l’indice, notamment l’âge, l’éducation et la dimension industrielle d’une région.

Annexes

Variables 1 et 2 : Age médian et éducation
Variable 3 : Accès à internet
Variable 4 : Dépenses en Recherche et Développement (R&D) per capita entre 2008 et 2013
Variable 5 : Vulnérabilité à la concurrence internationale
Carte 3 : Croissance de l’emploi depuis 2017 dans les nouvelles régions
 


1. ING (2019) : Divided Europe: As some regions thrive, others may never recover. Disponible en anglais sur ING Think.
2. Pour plus d’information sur la construction de l’indice, voir p9 de ING (2019)