Un air de Mai 68

Un air de Mai 68

Alors que la France s’approche du pic de l’épidémie, les mesures de confinement sont maintenues. Le Premier Ministre a indiqué que la sortie ne serait que progressive. Si la priorité est à l’évidence de sauver des vies, les conséquences économiques peuvent commencer à être mesurées.

Les derniers sondages d’opinion réalisés par Elabe ont montré que le Président Macron a retrouvé son niveau d’approbation d’avant la crise des “gilets jaunes” parmi les Français. Début avril, 39% des Français approuvaient son action, contre seulement 31% début février. L’amélioration est particulièrement forte chez les plus âgés (65+) et les plus jeunes (24-). D’autres sondages d’opinion montrent que les Français soutiennent en outre les mesures de confinement et ont compris comment elles allègent la pression sur les hôpitaux qui, dans certaines régions, manquent d’espace. Les premiers chiffres régionaux de mortalité pour le début du mois de mars montrent des résultats inhabituels, avec des chiffres en hausse de 40% par rapport aux mêmes périodes des deux dernières années en Corse du Sud et dans le Haut-Rhin. Dans son discours de mercredi dernier, le Premier Ministre a expliqué que la sortie des mesures de confinement ne serait que progressive, parlant d’un processus “par étape” en fonction de l’occupation des lits de soins intensifs, et des capacités de tester la population. Un processus qui pourrait débuter au plus tôt à la fin de ce mois.

Une contraction économique de guerre… ou de mai 68

Entre-temps, l’activité économique s’est arrêtée dans plusieurs secteurs, l’INSEE estimant que l’économie tourne à 65 % de sa capacité à la fin du mois de mars. Les indicateurs PMI publiés dernièrement ont atteint un creux historique dans les services (27,5) alors qu’ils sont restés au-dessus de 40,0 dans l’industrie manufacturière (ce qui indique cependant une activité en forte contraction).

Si cette situation se prolonge en avril, le choc sur le PIB pourrait suffire à le faire reculer de 5 % au premier trimestre et de 2 % au second (% T/T non annualisé), entraînant une contraction de 4,5 % en 2020, une contraction dont l’ampleur est bien supérieure à ce qui était prévu lorsque les mesures de confinement ont été mises en place et qui ne s’est jamais observée en temps de paix. En France, le parallèle peut être fait avec le second trimestre 1968 où les tensions sociales ont mis l’économie à l’arrêt pendant plusieurs semaines, menant à une contraction du même ordre. C’est le seul cas en France depuis la Seconde Guerre mondiale.

Nous prévoyons un rebondissement de 3,8 % en 2021, mais le PIB devrait quand même terminer l’année légèrement en dessous de son niveau du 4ème trimestre 2019. Les prix à la consommation, qui sont par ailleurs restés constants pour le deuxième mois consécutif en mars, ne sont supérieurs que de 0,6 % à leur niveau de l’année dernière (après une inflation de 1,2 % seulement en février). Avec des prix du pétrole aussi bas, nous prévoyons que l’inflation française reviendra à zéro avant le mois de juin, une courte période d’inflation négative ne peut être exclue mais il est un peu tôt pour parler de déflation.

Les finances publiques sont fortement mises à contribution

Compte tenu de la situation économique difficile, le gouvernement a renforcé sa réponse à la crise : les dépenses directes liées à la crise vont augmenter de 50 %, passant de 11,5 à 17,3 milliards d’euros, en plus des 35 milliards d’euros de reports d’impôts. Les nouvelles mesures comprennent 3,1 milliards d’euros pour les dispositifs médicaux, 1 milliard d’euros pour le soutien au personnel médical et 2,6 milliards d’euros supplémentaires pour les mesures de chômage temporaire. Ces mesures devraient coûter environ 10 milliards d’euros par mois, 470 000 entreprises (dont les deux tiers font moins de 249 salariés) ayant demandé à bénéficier de ce régime, soit un total de près de 5 millions de travailleurs ou un salarié sur cinq.

L’augmentation des dépenses, conjuguée à la diminution des recettes fiscales et à la faiblesse de la croissance et de l’inflation, constitue un mélange toxique pour les finances publiques. Alors que les dépenses vont augmenter d’environ 8 % cette année, les recettes fiscales devraient diminuer de plus de 6 % (avec la baisse des prix de l’énergie, les taxes sur l’énergie devraient à elles seules entraîner une perte de 2 à 4 milliards d’euros, et ce sans compter la baisse de la TVA). Avec une contraction du PIB de près de 5 % et une inflation proche de 0 % en 2020, le ratio du déficit au PIB devrait atteindre 5,3 %, tandis que la dette finira par avoisiner les 110 % au début 2021.

Ces chiffres sont appelés à évoluer, il ne s’agit en effet encore ici que de l’effet direct de la récession en cours. Le gouvernement sera sans doute appelé – comme d’autres en Europe – à mettre en place un plan de relance dont l’ampleur devra dépendre du succès des mesures de sauvegarde décidées jusqu’ici. Au vu de ces premiers chiffres cependant, l’appel à des instruments européens devrait s’affermir encore dans les jours qui viennent, et pas seulement du fait de l’Espagne ou de l’Italie.

L’âge de glace

Ces chiffres confirment que, comme la plupart des économies développées, la France est entrée dans ce que nous avons appelé « un âge de glace » momentané. Faire des prévisions dans ce type de période est une gageure. Le mieux que nous puissions faire est de décrire plusieurs résultats possibles, sur la base de différents scénarios concernant la durée du confinement et la propagation du virus. Ce qui a été présenté ici pour la France est conforme au scénario de base d’ING qui suppose une reprise en forme de U, car les mesures de distanciation sociale et les restrictions de voyage risquent de se maintenir, même au-delà du confinement. Après une forte contraction de la plupart des économies au cours du premier semestre 2020, une reprise suivra, bien que la plupart des économies ne retrouveront probablement leur niveau d’avant la crise qu’en 2022. Dans des scénarios plus défavorables, le retour aux niveaux d’avant la crise pourrait prendre jusqu’en 2023 ou même plus tard.

Assurer la reprise en préservant l’emploi

On notera que dans le cas de la France, l’ampleur des mesures mises en place pour sauvegarder le tissu économique et le pouvoir d’achat des salariés devraient (à condition que leur mise en oeuvre sur le terrain soit rapide et efficace) écourter cet « âge de glace » et permettre à la relance d’intervenir plus tôt. En effet, si l’économie est secondaire sur la santé, il ne faut pas oublier que l’ensemble des dépenses nécessaires aujourd’hui seront moins douloureuses à rembourser lorsque le retour à la croissance sera venu. Dans une économie où la consommation privée est traditionnellement un moteur de croissance plus important qu’ailleurs, préserver l’emploi et le pouvoir d’achat permet une reprise plus rapide. Dès lors, le fait que les PME soient par exemple nombreuses a déjà bénéficier du chômage partiel est un bon signe pour la reprise à venir. En effet, cela signifie non seulement que l’augmentation du chômage sera limitée, mais surtout que le lien entre les salariés et leur entreprise est maintenu.

Si nous pensons que le taux de chômage américain devrait repasser de 3,7% à 15% d’ici la fin de l’année, et qu’il pourrait également rebondir fortement en Espagne, le rebond devrait être modéré en Allemagne (de 3% à 4,5%) et en France (de 8,2% à 9,5%). Cela représenterait déjà près de 400 000 chômeurs en plus, mais c’est bien moins que dans une récession de cette ampleur et cela pourrait être rattrapé en l’espace d’un an ou deux une fois la reprise installée si la relance est efficace.