France : Acte II, Scène 1

France : Acte II, Scène 1

  • Le Gouvernement veut remettre les réformes sur les rails après la victoire en demi-teinte de LREM aux Européennes, mais elles manquent encore « de vert »

  • Les efforts budgétaires structurels sont largement laissés pour plus tard, mais les taux plus bas devraient éviter un dérapage budgétaire majeur

  • La consommation devrait se redresser au T3, mais elle reste freinée par des intentions d’épargne qui restent très élevées tandis que la dynamique du crédit soutient les investissements des entreprises

  • Le chômage devrait baisser pendant encore 9 mois, et la réforme des allocations de chômage pourrait limiter sa remontée en 2020

  • Le ralentissement économique amorcé en 2019 pourrait bien s’accélérer en 2020 au vu des risques de décélération de l’économie mondiale, un défi pour les réformes en cours

Mai fut un bon mois pour le président Macron. Après les élections européennes, les réformes annoncées par le gouvernement pour le « deuxième acte » de son mandat l’ont aidé à retrouver un taux d’approbation supérieur à 30% dans les sondages de juin, son plus haut niveau depuis octobre dernier. La scène 1 de l’acte II commence toutefois avec des perspectives économiques moins favorables, ce qui explique également une hâte renouvelée pour les réformes.

Les élections européennes auraient pu être meilleures pour Macron

Les résultats des élections européennes ont confirmé que le parti du président faisait face à une opposition affaiblie, la gauche ayant perdu des voix en faveur des Verts et la droite traditionnelle enregistrant des résultats historiquement mauvais. A seulement 8,5%, le score a provoqué le départ de hauts responsables du parti LR, dont son leader Laurent Wauquiez. L’extrême gauche n’a pas progressé. La fracture politique française qu’a révélé l’élection présidentielle de 2017 subsiste, plaçant le centre de l’échiquier politique face à l’extrême droite (la RN de Mme Le Pen a recueilli un peu plus de voix que le LREM, soit 23,3%, mais n’a montré aucune progression significative de ses résultats européens par rapport à 2014).

Les résultats auraient pu être encore meilleurs pour LREM, mais la tête de liste du parti, Mme Loiseau, s’est avérée un très mauvais choix stratégique pour le président Macron. Après avoir mené une campagne peu audible étant donné la plateforme dont disposait le parti au gouvernement, elle a également dû renoncer à sa candidature à la présidence du groupe ADLE (renommé « Renew Europe », le bastion des libéraux européens) au Parlement Européen à cause de son manque de diplomatie à l’égard de ses collègues. Les ambitions françaises quant au rôle du nouveau groupe centriste (et quant au rôle pivot des eurodéputés français dans celui-ci) font de cette erreur de casting un revers personnel embarrassant pour Emmanuel Macron lui-même. Le choix de l’ancienne ministre de l’Europe pour diriger la liste électorale de son parti relevait entièrement du président, qui est donc le seul responsable de la « débâcle Loiseau », que ce soit en campagne ou en tant que membre du Parlement européen. Ceci, et le fait que Renew Europe (ex-ADLE) reste le troisième parti non eurosceptique au Parlement alors qu’il visait une seconde place en s’élargissant, est susceptible de réduire fortement les ambitions de M. Macron d’influencer de manière décisive le Parlement européen alors qu’il a largement perdu la bataille du budget commun de l’Eurozone.

Un nouveau programme pour relancer les efforts de réformes

Après des mois difficiles au cours desquels la crise des “gilets jaunes” a monopolisé l’attention au dépend des réformes, Edouard Philippe a annoncé le 12 juin les intentions de son gouvernement pour la seconde moitié du mandat présidentiel. Il a ainsi confirmé les ambitions du gouvernement de faire avancer la réforme des retraites (visant à amener l’âge effectif de la retraite à 64 ans, contre 60 actuellement, le plus bas de l’OCDE), la bioéthique et la dernière partie de la réforme du marché du travail. Cette dernière, qui vise à réduire les coûts du système d’allocations de chômage et à accélérer la remise à l’emploi, a été détaillée le 18 juin (voir ci-dessous). Edouard Philippe a également confirmé les mesures de réduction des impôts prises plus tôt cette année en faveur des ménages pour apaiser la crise des “gilets jaunes”. Au total, les impôts des ménages devraient être réduits de 27 milliards d’euros au cours de son mandat, soit 1,1% du PIB. L’essentiel proviendra de la suppression progressive de la taxe habitation mais 5 milliards sont nouveaux, en particulier sur l’impôt sur le revenu, et ce dès 2020.

La progression notable des Verts aux Européennes a conduit à une tentative de briser “le monopole vert” comme l’a dit le Premier ministre Philippe. Toutefois, la première partie du mandat de M. Macron ayant abouti à la démission très médiatisée du populaire ministre de l’Environnement, M. Hulot, la crédibilité du gouvernement sur le sujet reste faible.

La plupart des intentions annoncées (comme le recyclage à 100% des déchets plastiques d’ici 2025) doivent encore être traduites en mesures concrètes. Cela devrait apparaître dès juillet dans une loi sur l’économie circulaire et plus tard, probablement en 2020, dans un projet de loi sur le logement plus écologique. Lors du vote de censure qui a suivi le discours du premier Ministre, le gouvernement a obtenu 363 voix, soit un peu moins que les 370 qu’il avait reçues au début de la présidence d’Emmanuel Macron en 2017.

Les taux bas à la rescousse du budget

En 2017, un des éléments clés du programme du président Macron était de réduire les dépenses et les recettes de l’Etat en % du PIB. La loi de finances actuelle continue de voir les dépenses passer de 56,1% du PIB en 2017 à 51,6% en 2022, mais avec des efforts croissants en 2020-2022. L’effort structurel est également trois fois plus élevé en 2020-2022 qu’en 2017-2019 (1,4 pp contre 0,5 pp sur trois ans). Si le ralentissement économique imminent ralentit l’effort, le déficit devrait néanmoins rester sous le seuil des 3% après 2019. En particulier, les réductions prévues de l’impôt sur les sociétés (de 33% à 25% sur cinq ans) ont été ralenties. Ainsi, en 2019, le taux d’imposition n’était passé que de 33,3% à 31% pour les entreprises dont le chiffre d’affaires était inférieur à 250 millions d’euros. Elles devraient bénéficier de réductions supplémentaires allant de 28% en 2020 à 25% en 2021, tandis que les grandes entreprises verront leur taux d’imposition diminuer plus lentement, normalement jusqu’à 25%, mais l’horizon semble encore bien lointain.

En outre, la baisse des coûts du service de la dette continuera d’être un soutien: la charge annuelle a diminué de 15 milliards d’euros depuis 2008 grâce à la politique souple de la Banque Centrale Européenne, tandis que la maturité moyenne de la dette publique est passée de 8 à 10 ans. La récente vague d’activisme des banquiers centraux a même poussé le rendement de l’obligation de référence à 10 ans en territoire négatif pendant quelques minutes en juin. De ce fait, nous pensons que 2020 sera probablement trop tôt pour que Bruxelles puisse remettre en question les plans français actuels. Tant que le ratio de la dette au PIB continuera à baisser un peu, la France pourra prétendre être sortie du groupe des mauvais élèves européens en termes de comportement budgétaire. Cela dit, il n’en reste pas moins que les efforts structurels restent très faibles et la baisse programmée de l’endettement moins ambitieuse que les 5 pp de PIB annoncés dans le programme macronien.

La croissance de la consommation privée devrait s’accélérer au 2ème semestre

Après le fléchissement de la confiance des consommateurs et des dépenses au quatrième trimestre, en pleine crise des «gilets jaunes», la consommation privée a connu un début d’année plutôt tiède. Elle a augmenté de 0,4% au T1, soit seulement 0,8% sur un an, le quatrième trimestre à être sous la barre du 1%.

Étant donné la forte préférence pour l’épargne que les enquêtes auprès des consommateurs montrent depuis octobre dernier, nous nous attendons à ce que les réductions d’impôts annoncées à l’issue du «grand débat» ne se traduisent pas entièrement par une augmentation des dépenses. Toutefois, les réductions annoncées de 27 milliards d’euros (sur 5 ans) devraient continuer à soutenir la croissance de la consommation privée au second semestre et en 2020. Malgré cela, en raison des intentions d’épargne élevées et de l’effet de base négatif découlant des faiblesses de 2018, la croissance de la consommation privée en 2019 devrait être à peine supérieure à 1% (après seulement 0,9% l’an dernier). Ce n’est probablement que lorsque les ménages auront le sentiment de reconstituer leur épargne que les mesures prises auront un effet d’accélération plus marqué sur la consommation privée. C’est pourquoi nous prévoyons une croissance de 1,4% en 2020.

Un marché du travail plus robuste pourrait aider à cet égard. Au cours des quatre premiers mois de l’année, le nombre de chômeurs a diminué de 47.500 personnes, soit le double de la baisse enregistrée au cours de la même période l’année précédente. Au T1 2019, le taux de chômage était de 8,7%, 0,5pp inférieur à son niveau du T1 2018. Le taux de chômage en métropole était de 8,4% et nous pensons qu’il devrait continuer à diminuer et descendre brièvement sous les 8% à la fin de l’année prochaine. Cependant, le ralentissement économique actuel est de mauvais augure pour le marché du travail (voir graphique 2), la baisse devrait donc s’interrompre dès l’an prochain. La réforme des allocations de chômage qui vient d’être approuvée par le gouvernement devrait en outre permettre de ramener sur le marché du travail une part de la population active.

En vertu de la nouvelle loi, qui devrait permettre au système actuel d’économiser 3,4 milliards d’euros par an, les bénéficiaires devront avoir travaillé 2 mois de plus qu’avant (6 sur les 24 derniers au lieu de 4 sur les 28 derniers) pour pouvoir bénéficier de prestations, réduites pour les 10% de plus hauts revenus (plus de 4500€/mois brut). L’objectif est de ramener une partie de la population au chômage sur le marché du travail, en particulier les personnes qui gagnent plus de leurs allocations de chômage que dans leur emploi précédent (un rapport de Pôle Emploi cité par la Ministre du Travail a estimé que ces cas atteindraient 20% de la population actuellement au chômage). Enfin, le gouvernement a concrétisé son intention d’augmenter les charges sociales liées aux contrats à durée déterminée (CDD) afin de rendre les contrats à durée indéterminée (CDI) plus populaires. Comme il est plus facile et légalement plus sûr de licencier des travailleurs depuis la première réforme du marché du travail, le gouvernement souhaite désormais que les entreprises abandonnent leur usage intensif de CDD, qui ont représenté jusqu’à 85% de tous les nouveaux contrats au plus fort de la crise.

Du côté des investissements, les investissements des ménages dans de nouvelles constructions ont stagné au T12019 après la contraction de 0,3% enregistrée au dernier trimestre de 2018. Comparée à la croissance annuelle de 6,6% enregistrée en 2017, la croissance de 2% en 2018 semble très pâle. Compte tenu des niveaux extrêmement bas des taux d’intérêt hypothécaires sur le marché français, nous prévoyons un rebond des investissements des ménages en 2019 et 2020. Toutefois, ils resteront inférieurs de 10% à leurs niveaux du début de 2008 et ne devraient pas rattraper leur retard dans les deux prochaines années.

Les investissements des entreprises, le bastion de la croissance française

Soutenus par des conditions financières abordables et une forte croissance du crédit (le crédit aux entreprises non financières augmentait à un rythme de 7% par an en avril), les investissements des entreprises ont continué de progresser, et ce malgré le creux enregistré dans la confiance pendant la crise des « gilets jaunes ». Ils étaient en hausse au T1, de 0,7% après 0,8% au T4. Cela porte leur croissance à 4,2% sur l’année, ce qui est très positif compte tenu de la faiblesse de la demande intérieure. Nous ne prévoyons pas de ralentissement important du rythme de croissance des investissements en 2019, où elle devrait encore atteindre 3,5% après 3,9% en 2018 et un sommet de 5% en 2017. En effet, les conditions financières devraient rester attractives et les signes d’affaiblissement restent partiels du côté industriel. Si certains secteurs ont souffert de l’affaiblissement de la demande en fin d’année, en particulier le segment des biens de consommation, la production manufacturière a rebondi de 1,1% en glissement trimestriel au T1 et l’utilisation des capacités n’a que légèrement diminué. Des enquêtes récentes indiquent également une réduction des stocks et une amélioration des carnets de commandes, un double phénomène qui soutient généralement un taux élevé d’utilisation des capacités et de nouveaux investissements.

La demande extérieure soutient encore les carnets de commandes

La demande extérieure a soutenu la production industrielle française au cours des derniers trimestres, compensant quelque peu la baisse de la demande intérieure dans les carnets de commandes des entreprises. Malgré la guerre commerciale et le ralentissement de la croissance des exportations mondiales, les exportations françaises ont bénéficié de la vigueur de l’USD : les exportations vers les États-Unis en avril étaient de 12% supérieures à leur moyenne sur 24 mois. Les exportations vers la zone euro sont globalement stables. Nous notons toutefois un net ralentissement des exportations vers le Royaume-Uni en avril, qui fait suite à la forte constitution de stocks avant la précédente échéance du Brexit. Les exportations nettes ont néanmoins réduit de 0,3 point de pourcentage de la croissance du PIB au T1, ce qui représentait la première contribution négative en plus d’un an, la reprise des importations venant du léger sursaut de demande intérieure au T1.

Alors que les exportations nettes ont eu une contribution particulièrement élevée à la croissance en 2018 (0,6pp était le plus haut niveau depuis 2012), nous ne pensons pas que cela puisse se reproduire en 2019 : nous prévoyons un effet légèrement négatif du commerce extérieur sur la croissance. En effet, le ralentissement du commerce mondial et de la croissance de la zone euro auront un impact sur la demande extérieure française. En outre, la reprise attendue de la demande intérieure devrait continuer à soutenir les importations. Enfin, les gains récents de la croissance des exportations ne semblent pas découler d’une amélioration particulière de la position concurrentielle de la France, qui s’est au mieux stabilisée au cours des deux dernières années, mais sont plutôt dus à des effets temporaires liés aux taux de change.

2019, le ralentissement s’amorce

Au vu des chiffres du premier trimestre, il semble que la demande intérieure aura encore besoin de temps pour se remettre des niveaux d’anxiété anormaux enregistrés au début de l’année dans les enquêtes auprès des consommateurs. Ils manifestent toujours une forte préférence pour l’épargne et des craintes de chômage plus fortes que l’an dernier, malgré la reprise de la création d’emplois. Compte tenu du ralentissement prévu de l’environnement économique en Europe en 2019 et 2020, la croissance du PIB devrait rester au cours de ces deux années à un niveau proche de son potentiel (1,3%), avant de ralentir en 2021 où nous anticipons que les effets d’un ralentissement plus global se fera sentir dans toute l’Europe (plus de détails dans notre rapport trimestriel sur la zone euro).