France : L’heure de vérité pour les réformes

France : L’heure de vérité pour les réformes

  • La contestation sociale autour de la réforme des retraites n’a pas marqué le climat des affaires du mois de décembre et ne devrait que faiblement affecter la croissance au T4.

  • Il reste de la marge de négociation pour le Gouvernement. L’économie bénéficierait du fait que les négociations passent au stade suivant.

  • La confiance des consommateurs reste très élevée mais pourrait être affectée par le fléchissement des intentions d’embauche au début 2020.

  • Les investissements ont continué de porter l’économie au second semestre malgré un climat international moins favorable.

  • La décélération de la croissance attendue pour 2020 reste un risque pour la capacité du Gouvernement à réformer. La réforme des retraites apparaît dans ce contexte comme la mère de toutes les batailles.

Le second semestre de l’année aura été dynamique pour la croissance française, même s’il se termine sur une note moins positive avec la contestation de la réforme des retraites, qui touche essentiellement Paris. A ce stade, l’impact du mouvement sur l’économie française est loin d’égaler celui des « gilets jaunes » de l’an dernier. Il sera sans doute pratiquement nul au T4 mais pourrait s’amplifier au T1. Cependant, nous pensons que le Gouvernement parviendra, comme à l’issue de la crise des « gilets jaunes », à se payer une voie de sortie.

Le climat des affaires est resté insensible à la contestation sociale en décembre

Les enquêtes de confiance auprès des entreprises au mois de décembre étaient très attendues. Elles montrent que l’effet des premières grèves sur la confiance a été très limité et que les entreprises ne craignaient pas encore, au début du mois, une extension du conflit. En particulier, dans l’industrie manufacturière, la stabilisation de l’activité observée en octobre et novembre se confirme, menant à une légère hausse de la confiance (l’indice passe de 101,5 à 101,8). Dans les services, la confiance était également en hausse, même si on note un fléchissement des intentions d’embauche en décembre. S’il était attendu, celui-ci pourrait s’accentuer au début de l’année et affecter – en même temps que les troubles sociaux actuels – la confiance des consommateurs.

Sur ce dernier point, il semble que la contestation ne gagne pas l’ensemble de la population et que le mouvement pourrait même perdre de sa force et de son soutien s’il devait se prolonger pendant les fêtes. A ce stade, nous ne pensons pas que la réforme puisse être arrêtée dans sa forme mais il ressort de l’exposé d’Edouard Philippe le 11 décembre que de nombreux points resteront à trancher avec les partenaires sociaux, notamment quant à la trajectoire budgétaire du nouveau mécanisme. La croissance de l’économie au premier trimestre bénéficierait du fait de passer au stade suivant des négociations qui devraient permettre au Gouvernement de faire des concessions. Pour l’instant, l’impact sur l’activité de la fin de l’année semble limité et nous tablons toujours sur un 4ème trimestre dynamique qui permettra à la croissance d’atteindre 1,3% en 2019. Cependant, si le mouvement devait s’étendre au secteur privé au premier trimestre, il pourrait accentuer le ralentissement déjà attendu du fait d’une activité généralement plus faible en zone euro. A l’heure des projections pour 2020 (voir ci-après), la prudence est donc de mise.

La fin d’année 2019 repose sur les épaules des consommateurs…

Le second semestre 2019 devrait encore connaître des taux de croissance du PIB plus élevés que dans le reste de la zone euro. Depuis le début de l’année, la France est le principal contributeur au PIB de la zone euro pour la première fois depuis la crise financière. La croissance du PIB s’est établie à 0,3% au troisième trimestre 2009, soit un peu moins qu’au second (0,35%), ce qui confirme qu’une croissance du PIB de 1,3% est réalisable pour l’ensemble de 2019. La demande intérieure aura occupé le devant de la scène. En particulier, les chiffres du PIB pour le troisième trimestre ont continué de montrer la force du moteur de la consommation privée.

La croissance de la consommation privée a ainsi atteint 0,4% au troisième trimestre et le quatrième trimestre est également parti du bon pied : les dépenses de consommation en biens ont augmenté de 0,1% sur un mois en octobre. Le pic a été particulièrement fort dans l’alimentation et le matériel de transport. Étant donné que le pouvoir d’achat des ménages a augmenté de 0,6% au T3 (grâce à une hausse des salaires et des prestations sociales), nous prévoyons que cette tendance restera positive, d’autant que le taux d’épargne est plutôt en baisse sur les derniers trimestres.

En particulier, les enquêtes sur la confiance des consommateurs indiquent que les intentions d’achat sont restées très élevées en novembre : à -4, l’indice n’a pas été aussi élevé depuis mars 2018. La confiance des consommateurs dans son ensemble a même augmenté en novembre, sous l’effet d’une confiance accrue dans l’environnement économique et les perspectives d’emploi. La crainte du chômage a ainsi atteint son plus bas niveau depuis 2008. A cet égard, les fortes baisses de la population au chômage enregistrées en août et en septembre se sont confirmées : le chômage est resté globalement stable en octobre et les intentions d’embauche restent élevées dans le secteur des services, même si on enregistre un fléchissement sur les deux derniers mois. Cela devrait entraîner une nouvelle baisse du taux d’épargne des ménages, qui a culminé à 15% au T1 2019 et est retombé à 14,2% au T3 2019, soutenant les dépenses de consommation. Globalement, sur un an, la consommation privée a progressé de 1,4% au 3ème trimestre, ce qui devrait conduire à une croissance de la consommation de 1,2% en 2019 après 0,9% en 2018.

En outre, l’investissement des ménages dans la construction neuve a connu un rebond au T2 (+1,7% par rapport au trimestre précédent) et au T3 2019 (+0,7% par rapport au trimestre précédent). Il est à noter que la baisse des taux d’intérêt hypothécaires après 2014, même si elle a mis du temps à se faire sentir, a permis aux investissements de rebondir à partir de 2016 : leur croissance s’est depuis lors établie en moyenne à 3,6% par an. Nous prévoyons que le rattrapage se poursuivra au cours du premier semestre de 2020.

…mais les investissements des entreprises n’étaient pas en reste…

Malgré la baisse du sentiment observée dans toute l’Europe et en particulier en Italie et en Allemagne, les indicateurs français sont restés robustes tout au long du second semestre. Les indicateurs PMI sont restés la plupart du temps supérieurs à 50,0 au second semestre de l’année et la production industrielle a ralenti moins fortement que dans les autres pays (elle était légèrement inférieure à son niveau de l’année précédente au début du T4). L’utilisation des capacités est restée élevée par rapport à l’Allemagne. Toutefois, les indicateurs de confiance indiquent que la stagnation de l’activité devrait se poursuivre, car ils montrent un mélange dangereux de hausse des stocks et de baisse des carnets de commandes.

Dans ce contexte, c’est principalement grâce à la dynamique du secteur des services et à la croissance très favorable du crédit, que les investissements des entreprises ont continué de bien performer au troisième trimestre. Avec une croissance de 1,2% en QoQ, ils étaient supérieurs aux attentes. Même si nous prévoyons un ralentissement au dernier trimestre de l’année, la croissance des investissements des entreprises devrait atteindre 4,1 % en 2019 après 3,9 % en 2018.

Il convient également de noter que l’investissement public continue de contribuer positivement à la croissance du PIB. Après plusieurs années de contribution négative (2013-2016), il a fait progresser la croissance de 0,3pp en 2018, chiffre qui devrait doubler cette année. Ainsi, après une croissance de 2,4 % en glissement annuel en 2018, il devrait croître de près de 4 % en 2019. Même s’il est toujours 4 % en dessous de son niveau de 2008, le retour en force de l’investissement public est certainement un support bienvenu.

… malgré le ralentissement mondial

Malgré la guerre commerciale et le ralentissement de la croissance des exportations mondiales, les exportations françaises ont bénéficié de la faiblesse de l’euro en 2019, mais moins qu’en 2018. Au cours des dix premiers mois de 2019, la croissance des exportations vers la zone euro s’est ralentie à 2,2 % (contre 5,1 % au cours de la même période l’an dernier), toutes les autres zones affichant des taux de croissance. Bien que les exportations nettes aient contribué de façon particulièrement élevée à la croissance en 2018 (0,6pp, soit la contribution la plus élevée depuis 2012), nous ne pensons pas que cette performance se répétera de si tôt. Pour cette année, nous prévoyons un effet légèrement négatif du commerce extérieur sur la croissance. D’une part, le ralentissement du commerce mondial et la croissance de la zone euro ont eu un impact sur la demande extérieure française. D’autre part, la reprise de la demande intérieure devrait continuer à soutenir les importations. Cette perspective devrait encore se détériorer en 2020 où nous prévoyons une contribution négative de 0,4pp des exportations nettes, à cause d’un euro légèrement plus fort et des difficultés propres à l’industrie des transports.

2020 : risque de dérapages

Dans l’ensemble, les données restent encourageantes pour le dernier trimestre de l’année, mais les risques de dérapages semblent élevés au début de 2020. La croissance des investissements des entreprises pourrait faire une pause avec le ralentissement du secteur manufacturier et une nouvelle période d’incertitude déclenchée par les derniers troubles sociaux. Le marché du travail – qui demeure le principal soutien de la croissance actuelle – pourrait également ralentir plus tôt que prévu en raison de cette instabilité, ce qui affecterait la confiance des consommateurs. A ce stade, nous ne nous attendons pas à ce que l’impact soit aussi important que lors de la crise des « gilets jaunes » de 2018, mais l’agitation autour de la réforme des retraites affectera sans doute négativement la croissance du T1 : des épisodes de grève plus importants et un ralentissement industriel prolongé pourraient notamment conduire à un gel temporaire des embauches et affecter la confiance des consommateurs, c’est pourquoi nous prévoyons un début d’année difficile, limitant la croissance du PIB à 1% en 2020 après 1,3% cette année.