Guerre commerciale, bonne ou mauvaise ?

Guerre commerciale, bonne ou mauvaise ?

L’ING Eco, votre rendez-vous hebdo, vous propose un résumé des dernières actualités macroéconomiques, grâce aux experts d’ING Belgique.

États-Unis – Inflation stable… pour le moment

La production industrielle américaine a augmenté plus que prévu en février de 1.1% par rapport à janvier, ce qui est la plus forte croissance depuis octobre. De plus, la confiance des consommateurs a également augmenté en mars selon les estimations préliminaires de la mesure de l’université de Michigan (102 contre 99,9, le plus haut niveau depuis 2004).

D’autre part, l’inflation en février s’est établie comme prévu à 2.2% en glissement annuel, contre 2.1% en janvier, tandis que l’inflation sous-jacente (sans l’alimentation et de l’énergie) est restée inchangée à 1.8% yoy. Pour les mois prochains, nous pensons que l’inflation sous-jacente remontera au-dessus de la barre de 2% au mois de mars et que la croissance des prix à la consommation s’établira autour des 2.5/2.6% en glissement annuel. En effet, dès le mois prochain, une distorsion statistique liée à la tarification des données de téléphonie cellulaire sera supprimée. En outre, la hausse des prix du logement et des soins médicaux ainsi que la faiblesse du dollar devraient stimuler l’inflation, d’autant plus que, dans un contexte de forte demande des consommateurs, les entreprises ont la possibilité de répercuter les coûts plus élevés sur les acheteurs. Cette prévision d’inflation en hausse est une des raisons pour lesquelles nous prévoyons quatre hausses de taux de la Fed cette année, dont une en mars.

Zone euro – Production industrielle moins dynamique

La production industrielle de la zone euro s’est montrée moins dynamique que prévu en janvier, affichant un taux de croissance de 2.7% en glissement annuel contre 5.3% en décembre (ce qui implique une baisse de -1% en glissement mensuel). Cette diminution est principalement due à une baisse de la production d’énergie, qui a chuté en janvier de 10.4% par rapport à l’année précédente, les autres composantes de l’indicateur étant toutes en hausse par rapport à janvier 2017. Etant donné que les derniers indicateurs PMI (portant sur le mois de février) étaient également plus faibles que prévus, il semblerait que ce début d’année 2018 ne montre pas de signe d’accélération supplémentaire de la croissance dans la zone euro. D’autre part, les chiffres de croissance de la zone euro pour 2017 ont été révisés à la baisse, la croissance de la zone euro a atteint 2.3% sur l’ensemble de l’année (contre 2.4% estimé précédemment), ce qui le rythme le plus rapide depuis 2007.

Suisse – Politique monétaire inchangée

Lors de sa réunion de politique monétaire, la Banque nationale suisse (BNS) n’a pas modifié sa politique monétaire. En effet, elle a maintenu son principal taux d’intérêt à -0.75%. En outre, la BNS estime toujours que le franc suisse est surévalué. Elle a également revu à la baisse ses prévisions d’inflation et estime que l’inflation n’atteindra pas la cible de 2% avant le troisième trimestre 2020, malgré une croissance attendue du PIB de 2% en 2018. Etant donné la faiblesse de l’inflation, qui est enfin repassée en territoire positif en 2017 après 5 années consécutives d’inflation nulle voir négative, et la volonté de la BNS de limiter l’appréciation du CHF, nous estimons que la Banque nationale suisse n’entreprendra pas de resserrement monétaire avant que la BCE ne commence à augmenter ses taux d’intérêts. En conséquence, nous estimons qu’il n’y aura pas de modification de la politique monétaire suisse avant le troisième trimestre 2019.

Guerre commerciale, bonne ou mauvaise ?

Le 8 mars dernier, Donald Trump a donné un visage protectionniste à sa politique économique, en entérinant une loi qui impose des droits de douane de 25% sur les importations d’acier et de 10% sur celles d’aluminium. Les conséquences d’une telle mesure sont multiples et pas toujours facilement mesurables. Il est néanmoins possible d’avoir un aperçu des conséquences économiques, à court terme et à plus long terme….

En mettant en place la hausse des taxes sur l’acier et l’aluminium, Trump souhaite renforcer les industries américaines d’acier et d’aluminium, afin de limiter « les menaces persistantes de fermeture d’usine » et de réduire le gigantesque déficit commercial du pays, qui a atteint 56.6 milliards de dollars en janvier (le plus haut niveau depuis 9 ans, en hausse de 9% sur un mois), en diminuant les importations vers les Etats-Unis.

Néanmoins, cette mesure est loin de faire l’unanimité, y compris dans le camp du Président. Ainsi, la majorité des élus républicains au Congrès, dont le Président de la Chambre Paul Ryan, sont opposés à la politique et Gary Cohn, conseiller économique à la Maison-Blanche, a démissionné estimant que ces mesures étaient dangereuses pour l’économie. De plus, les différents partenaires commerciaux déplorent des mesures négatives à la croissance mondiale et difficilement défendables au vu des règles du commerce mondial. En particulier, l’Union Européenne a assuré qu’elle était prête à contre-attaquer, en autre en imposant à son tour des taxes à l’importation sur une série de produits américains. À son tour, le Président Trump a indiquer que les États-Unis se vengeraient en imposant des taxes sur les ventes automobiles européennes, ce qui fait craindre une véritable escalade et une guerre commerciale. Finalement, la semaine dernière, afin de limiter la polémique, Trump a adoucit le ton en promettant flexibilité et coopération pour ces « vrais amis », chaque pays pouvant donc négocier avec les USA afin d’obtenir une diminution ou une suppression des droits de douane. Pour le moment, seuls le Mexique et le Canada sont exemptés, tant que le NAFTA (traité nord-américain de libre échange) est en renégociation, mais d’autres pays pourraient suivre.

Etant donné l’incertitude sur l’étendue des droits de douane et les pays impactés, il est difficile d’estimer précisément l’impact de la politique sur l’économie et la croissance. Nous pouvons néanmoins envisager deux cas de figure, à savoir (i) uniquement des taxes sur les importations vers les Etats-Unis de l’acier et l’aluminium et (ii) une hausse des taxes à l’importation sur l’ensemble des produits européens et américains.

Si les taxes portent uniquement sur les importations d’acier et d’aluminium aux Etats-Unis, ce serait négatif pour les échanges mondiaux dans le secteur sidérurgique. Néanmoins, cela reste une faible proportion de l’ensemble du commerce international, qui représente moins de 2% du total des importations américaines. Aux Etats-Unis, bien que la mesure devrait profiter à l’industrie sidérurgique, elle pèserait sur le reste de l’industrie qui sera confronté à une augmentation du prix de l’acier et de l’aluminium. A cet égard, l’histoire peut aider à percevoir les conséquences d’une telle politique. En effet, en 2002, Bush avait instauré une hausse tarifaire pour l’acier importé aux USA. Des études ultérieures ont démontré que cette mesure avait poussé à la hausse les prix et conduit à des pertes d’emplois. En outre, ces taxes pourraient renforcer les pressions inflationnistes déjà élevées aux USA, conduisant à une inflation plus haute que prévue et à une accélération du rythme de la hausse des taux de la FED. D’autre part, pour l’UE, la hausse des taxes américaines à l’importation d’acier et d’aluminium engendrerait une hausse de la concurrence sur le marché européen. En effet, si la Russie ou le Brésil ne peuvent plus écouler leur production aux USA, elle se dirigera vers l’Europe, entrainant une hausse de l’offre et une baisse de prix, qui serait défavorable à l’industrie sidérurgique européenne.

Le deuxième cas de figure envisage l’escalade des réactions qui entrainerait une hausse généralisée des droits de douane pour l’ensemble des produits. A cet égard, la théorie économique nous apprend que le protectionnisme sert principalement à protéger des secteurs qui ne seraient pas rentables autrement, mais que le libre-échange rend la production internationale plus efficace en obligeant chaque nation à se spécialiser dans les secteurs où elles disposent d’un avantage comparatif. En pratique, si l’on suppose que cela entraîne une taxe additionnelle moyenne de 10% sur les exportations européennes vers les États-Unis et que l’UE impose une taxe additionnelle de 10% sur les importations en provenance des États-Unis, on peut prédire que le volume de leurs exportations bilatérales diminuera, que les marges bénéficiaires des entreprises domestiques seront en baisse et que les prix augmenteront. Si l’on essaye d’estimer l’impact de façon « statique », la hausse des prix et la baisse de la demande induirait une baisse du PIB américain et européen de 0.3% chacun sur les deux prochaines années. Cette diminution de la croissance ne serait que partiellement compensée par un impact positif sur la demande nationale (+0.07% pour les USA et +0.1% pour l’UE). Cela impliquerait donc une diminution nette du PIB européen de 0.28% sur deux ans, soit -0.14% par an, et une baisse nette du PIB américain de 0.36% sur deux ans (-0.18% par an).

Il faut également tenir compte des effets dynamiques, ou « effets de second tour » pour connaitre l’impact final de la hausse des taxes à l’importation. En effet, si l’impact des droits de douane sur le PIB par le biais du commerce peut être faible, à plus long terme les effets seront davantage négatifs. Par exemple, une hausse des tarifs douaniers aurait des conséquences défavorables sur la confiance des entreprises et des consommateurs. En outre, des marges bénéficiaires plus faibles pour les exportateurs pourraient avoir un impact sur les investissements domestiques et sur la création d’emploi, et donc plomber la croissance à long terme. Une guerre commerciale serait aussi négative pour les marchés financiers, ce qui entrainera des corrections boursières à la baisse.

L’impact macroéconomique global des taxes à l’importation accrues serait donc négatif, même si des parties limitées de l’économie pourraient en tirer profit. Bien que cela puisse être le but des mesures, les conséquences finales sont défavorables pour l’ensemble de l’économie. Dès lors, même si Donald Trump estime que “les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner”, nous estimons qu’elles sont négatives et que les perdants sont beaucoup plus nombreux que les gagnants.