Plan géant pour crise sanitaire géante

Plan géant pour crise sanitaire géante

Les USA font à leur tour face à un choc sans précédent maintenant que les villes (et même certains états) américaines « ferment » les unes après les autres. La récession sera profonde et D.Trump et J.Powell ont eu un peu de mal à ne pas se laisser déborder. Tant le Gouvernement que la FED ont pourtant établi les plans d’aides les plus importants de l’histoire. 

Il aura fallu du temps aux autorités pour prendre la mesure de l’ampleur du phénomène, et pour réaliser que la technique dite « de l’immunité » n’était pas la bonne. L’idée, suivie d’abord en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, revenait à supposer que l’immunité de la population augmenterait au fur et à mesure que la population était touchée. L’Imperial College1 de Londres a tranché la question en montrant que la contamination de 80% de la population américaine probable sans mesure sanitaire mènerait à 2,2 millions de victimes civiles et que les capacités de soins intensifs seraient d’environ un pour trente. Rien d’étonnant donc à ce que les grandes zones urbaines américaines « ferment » progressivement. A mesure que les tests sont réalisés, le nombre de cas explose : rien qu’à New York, qui compte moins de 10 millions d’habitants, on décompte plus de 23.000 cas, avec un taux élevé d’hospitalisation en état grave (24% des hospitalisés sont en soins intensifs, contre 20% en France).

Un choc économique sans précédent depuis la 2éme guerre mondiale pour les USA

Nous pensons que la contraction du PIB américain au deuxième trimestre sera au moins de l’ampleur de celle atteinte au plus fort de la crise financière il y a plus de dix ans. Notre meilleure estimation (il faut se refuser d’appeler cela une “prévision”) est une baisse du PIB de 8,6 % en rythme annualisé au deuxième trimestre de l’année en cours. A titre de comparaison, l’économie s’est contractée de 8,4 % seulement au quatrième trimestre 2008, puis de 4,4 % au premier trimestre 2009.

Les dépenses de consommation seront responsables de la plus grande partie de la baisse. Par exemple, les demandes de chômage ont été multipliées par sept en une semaine dans l’Ohio (45 000 contre 6 500) suite à l’ordre de fermeture de nombreuses entreprises. Les demandes de chômage total ont bondi de 70,000 sur la semaine se terminant le 14/3 (Graphique 2), et ce n’est qu’un début : l’Ohio et la Pennsylvanie ont vu leurs demandes décupler sur une semaine, le chiffre de jeudi va donc être exceptionnellement mauvais.

La détérioration rapide du marché du travail appelle aussi une augmentation et une prolongation des allocations de chômage. Les investissements devraient également chuter tandis que les exportations sont déjà freinées par la chute de la demande mondiale. Même si nous tablons sur un plafonnement des cas de Covid-19 et une reprise économique à un moment donné au cours de l’été, nous prévoyons une croissance négative du PIB pour l’ensemble de l’année 2020 – notre estimation actuelle est de -0,4%, mais elle sera sans doute révisée à la baisse car les risques négatifs semblent énormes.

“We’re going big… we want to go so big, so solid”

C’est ce qu’a déclaré le président Trump lors de la conférence de presse de la semaine dernière. Les perspectives économiques désastreuses ont poussé la Maison Blanche à agir en proposant un paquet fiscal d’une valeur de 1000 à 1200 milliards d’USD, ce qui équivaut à environ 4,5 à 5,5 % du PIB. D’abord bloqué au Congrès, il a finalement été porté à 2000 milliards, soit près de 9,5% du PIB, un record historique. Une structure générale est en place :

  • au moins 300 milliards d’USD pour l’augmentation de la durée du chômage de 13 semaines, avec des allocations augmentées pour les 4 premiers mois.

  • au moins 500 milliards d’aides directes et réductions d’impôts pour les entreprises, dont 50 milliards d’USD d’aide aux compagnies aériennes.

  • 350 milliards de dollars d’aides aux petites entreprises avec des incitants à garder leurs travailleurs sur leurs payrolls.

  • 130 milliards pour le financement des hôpitaux.

  • 150 milliards d’aides aux gouvernements locaux.

  • 400 milliards d’aides aux états (y compris les aides pour l’organisation des élections présidentielles).

  • environ 150 milliards d’aides directes aux ménages sous forme de chèques de 1200$2.

  • prolongation des délais de paiement des impôts, crédits d’impôt pour les congés payés liés au virus, plus d’autres mesures.

Le principal point d’achoppement pour obtenir un accord a été l’insistance des démocrates pour une plus grande surveillance quant à l’identification des bénéficiaires. Il y aura désormais un inspecteur général avec un panel de cinq personnes nommées par le Congrès avec des règles stipulant que les entreprises recevant une aide ne peuvent pas mettre en œuvre de rachats d’actions pendant la période où elles bénéficient de l’aide gouvernementale. La rémunération des dirigeants sera également limitée pendant cette période et des mesures devront être prises pour limiter les licenciements, tandis que les entreprises détenues ou gérées par les familles de Donald Trump et du vice-président Mike Pence ne pourront pas bénéficier d’une aide.

Le problème est que ce plan contient déjà des éléments du plan de relance qui auraient pu être annoncés plus tard : à quoi peut servir un chèque quand il n’y a nulle part où le dépenser ? Néanmoins, il offrira une aide aux ménages qui ont vu leur situation professionnelle et leurs revenus affectés par ce qui s’est passé. Mais 1 000 dollars US ne vont pas durer longtemps si la crise se prolonge. Un soutien plus important sera donc sans doute nécessaire. Il ne fait guère de doute que le déficit public, qui s’élève déjà à 5 % du PIB, franchira la barre des 10 % du PIB dans le courant de l’année. Il pourrait en fait se rapprocher de 20 % si les mesures de relance budgétaire doivent être renforcées de manière significative. Pas étonnant que le plan ait des difficultés à passer la barre du Congrès ou que la FED ait eu du mal à contenir la hausse du taux à 10 ans.

La Fed joue son va-tout

La FED est intervenue à plusieurs reprises, pour ne pas dire quotidiennement, arrosant un feu après l’autre. Elle a d’abord ramené les taux d’intérêt juste au-dessus de zéro (une fourchette de 0 à 0,25%) en deux réunions d’urgence le 3 mars (-50pb) et le 15 mars (-50pb), puis a suspendu les réserves obligatoires et encouragé les banques à utiliser leurs réserves de capital et les facilités de crédit de la FED. Plusieurs autres mesures sont venues s’ajouter à ces baisses, essentiellement pour remettre de la liquidité sur différents segments du marché monétaire.

(i) Les opérations de refinancement (REPO) : depuis le mois de septembre, elle intervenait régulièrement sur le marché monétaire, en mettant à disposition de la liquidité à des termes d’un jour et d’une semaine. Depuis le 12 mars, elles ont été amplifiées, à respectivement 45 milliards et 175 milliards d’USD par opération, et complémentées par des opérations hebdomadaires de REPO massives d’un mois et trois mois, avec une limite de 500 milliards.

(ii) L’assouplissement quantitatif a également repris, la FED a d’abord précisé pour au moins 500 milliards d’obligations souveraines et au moins 200 milliards d’actifs adossés à des crédits hypothécaires (MBS). Ce 23 mars, elle a dit que ces montants seraient adaptés autant que nécessaire pour stabiliser le marché.

(iii) Trois instruments spéciaux ont été créés pour augmenter la liquidité de plusieurs instruments du marché monétaire via tous les acteurs : les primary dealers recoivent des prêts garantis (via le PDCF3) contre plusieurs types de collatéraux (de 1 jour à 3 mois), les banques recoivent des prêts garantis (via le MMMFLF3) contre des collatéraux préçis (actifs de fonds monétaires de bonne qualité), et un véhicule spécial de la FED de New York (le CPFF3) recoit des prêts garantis pour acheter directement des certificats de trésorerie à 3 mois d’entreprises américaines. L’opération permet à tous ces collatéraux de retrouver des acheteurs et de faire remonter leurs prix.

(iv) Trois autres instruments spéciaux ont été créés ce 23 mars pour faciliter l’accès aux marchés financier et au crédit, tout d’abord pour les « grands employeurs » via le PMCCF et le SMCCF4 qui achèteront directement sur les marchés primaires et secondaires des émissions obligataires d’entreprises, mais aussi pour les consommateurs et les indépendants, via le TALF qui achètera des actifs adossés à des prêts étudiants, voitures, cartes de crédit ou des crédités de PME.

Combinées, ces actions représentent donc environ la moitié du bilan de la FED à la fin février (4.120 milliards d’USD), elles l’ont déjà fait grimper de 350 milliards d’USD la semaine dernière. Bien entendu, les mesures de politique monétaire ne vont pas en soi sauver l’économie américaine de la récession, mais elles contribueront à atténuer les risques de tensions financières qui pourraient rendre les perspectives de croissance et d’emploi bien pires. Seules de meilleures nouvelles sur le pronostic de Covid-19 nous ramèneront à la “normalité”, et c’est alors que les mesures de relance seront importantes. En attendant, il s’agit surtout de sauver des vies.

 


1. Un résumé, et le lien vers l’article complet est disponible sur le site de l’Imperial College.
2. À titre de comparaison, l’America Recovery and Reinvestment Act de 2009 a envoyé des chèques de 250 dollars à plus de 52 millions de personnes percevant des prestations de sécurité sociale, tandis que les travailleurs ont bénéficié d’une réduction d’impôts de 400 dollars US pour les particuliers et de 800 dollars US pour les familles.
3. Primary Dealer Credit Facility (PDCF), Money Market Mutual Fund Liquidity (MMMFLF), Facility Commercial Paper Funding Facility (CPFF)
4. Primary Market Corporate Credit Facility (PMCCF), Secondary Market Corporate Credit Facility (SMCCF), et Term Asset-Backed Securities Loan Facility (TALF).