Le « Whatever it takes », version C.Lagarde, renforce les mesures prises en France

Le « Whatever it takes », version C.Lagarde, renforce les mesures prises en France

Dans sa seconde intervention en moins d’une semaine, la BCE a fait tout ce qu’elle pouvait pour remettre « l’église au milieu du village ». Avec un nouvel assouplissement quantitatif de 750 milliards d’euros, elle vient se poser en complément essentiel du plan de sauvegarde du Gouvernement français.

Une semaine de discorde

Quelle semaine pour la BCE ! Souvenez-vous que la semaine dernière encore, la présidente de la BCE, Christine Lagarde, a déclaré qu’elle n’avait pas l’intention d’avoir son propre épisode de « Whatever it takes ». Son commentaire selon lequel ce n’était pas le rôle de la BCE de maintenir des spreads (écarts de rendements obligataires) bas entre les pays de la zone a amplifié la tourmente actuelle sur les marchés.

Depuis une semaine, une tentative de la BCE de contrôler les dégâts a suivi : avec des modifications sans précédent dans les retranscriptions de la session de questionsréponses, avec l’économiste en chef Philip Lane. Ce dernier a publié un article de blog expliquant les décisions de la BCE. Plusieurs autres membres du Conseil des gouverneurs de la BCE ont fait des déclarations publiques. Ce n’était pas suffisant – au début de cette semaine, le gouverneur de la banque centrale autrichienne Robert Holzmann a déclaré que la BCE avait pratiquement atteint les limites de ce que la politique monétaire pouvait réaliser et qu’il était impossible pour la BCE de répondre aux attentes du marché. Selon lui, la crise pourrait même avoir un effet « purificateur » pour l’économie.

Ces commentaires ont été démentis par la BCE, qui a publié une déclaration officielle sur son site web indiquant qu’elle était prête à ajuster tous les outils disponibles si nécessaire. Enfin, la Banque d’Italie aurait hier intensifié ses achats d’obligations, essayant de faire baisser les rendements des obligations italiennes. Dans un contexte où la BCE voulait parler d’une seule voix, ces sept jours ont été un désastre.

La BCE remet l’église au milieu du village

Nous ne savons pas si quelqu’un de l’EuroTower a téléphoné à Mario Draghi, mais la BCE a remis « l’église au milieu du village », pour reprendre un dicton populaire. Hier soir, la BCE a annoncé un programme d’achat d’actifs de 750 milliards d’euros, qui se poursuivra au moins jusqu’à la fin de l’année. Il s’agit du Programme d’achat d’urgence en cas de pandémie (PEPP en anglais), qui restera comme l’épisode « Whatever it takes » de Christine Lagarde. Avec ce programme d’assouplissement quantitatif, la BCE veut “contrer les risques sérieux que font peser l’épidémie et la diffusion croissante du coronavirus sur le mécanisme de transmission de la politique monétaire et les perspectives de la zone euro “. Le programme comprend tous les actifs éligibles dans le cadre du programme d’assouplissement quantitatif existant, ainsi que des certificats de trésorerie d’entreprises (financement à court terme). En outre, la BCE a annoncé un assouplissement de ses règles en matière de garanties, incluant essentiellement les prêts aux PME, dans les opérations principales de refinancement.

Plusieurs détails importants montrent la détermination de la BCE à faire fonctionner ce programme :

– Les achats d’obligations d’État dans le cadre du nouveau programme d’assouplissement quantitatif seront effectués de manière “souple”, en tenant compte des fluctuations dans la répartition des achats entre les catégories d’actifs et les juridictions.

– La BCE achètera également des titres de la dette publique grecque, exclue depuis dix ans en raison de son rating.

– Le programme est de facto illimité, car il durera jusqu’à ce que la BCE “juge que la phase de crise du coronavirus Covid-19 est terminée” mais il durera au moins jusqu’à la fin de l’année.

Et la dernière phrase importante se trouve à la fin de la déclaration : “Dans la mesure où certaines limites que la BCE s’est imposée pourraient entraver l’action qu’elle est tenue de mener pour remplir son mandat, le Conseil des gouverneurs envisagera de les réviser dans la mesure nécessaire pour rendre son action proportionnée aux risques auxquels nous sommes confrontés. La BCE ne tolérera aucun risque pour la bonne transmission de sa politique monétaire dans toutes les juridictions de la zone euro”.

Tout cela signifie que même si la clé de répartition du capital restera la référence pour tous les achats de la BCE, elle s’autorisera quelques libertés momentanées, et même si cela pourrait éventuellement entraîner des problèmes avec la Cour de justice européenne ou inviter certains Allemands à s’adresser à nouveau à la Cour constitutionnelle.

Les mesures de la BCE sont un complément essentiel à l’action du Gouvernement

Les mesures annoncées aujourd’hui doivent être vues comme un miroir de l’action du Gouvernement français. Premièrement, l’aide budgétaire directe (dépenses de santé, dépenses militaires et policières, reports d’impôts, fonds de solidarité pour les indépendants, pertes financières des entreprises publiques,…) a été chiffrée provisoirement à 45 milliards d’euros. Les besoins de financement du Trésor augmentant à court terme, l’augmentation des taux d’intérêt sur la dette française (de 70pb en moins d’une semaine) représentait des millions d’euros supplémentaires. Le programme d’achat d’actifs de la BCE devrait remédier à cela en faisant baisser le coût de la dette.

Deuxièmement, le plan de sauvegarde économique1 (qui vise à préserver le tissu économique pendant les quelques semaines d’activité médicocre qui s’annoncent) mettant 300 milliards d’euros de garantie à disposition des entreprises (soit 17% de la dette des entreprises non financières en France) a aussi besoin des mesures de la BCE. En effet, les grandes entreprises, qui se financent aussi sur les marchés financiers, pourront bénéficier des achats d’obligations d’entreprises de la BCE, et depuis hier soir aussi d’achats de leurs certificats à court terme. Pour la majorité du tissu économique, et en particulier les PME, le financement se fait via le système bancaire. Pratiquement, les banques vont pouvoir accorder plus facilement du crédit à court terme grâce aux opérations décidées par la BCE déjà jeudi dernier, aux garanties mises en place par l’état, et (pour faire le lien entre les deux) à la médiation de la Banque de France2 et de la Banque Publique d’Investissement (qui met également des prêts directs3 à disposition).

D’autres outils sont disponibles

Comme souvent par le passé, la zone euro (et cette fois-ci la BCE) a mis du temps à réagir. Les réactions des différents états, au cas par cas, avec peu de coordination jusqu’ici, se font parfois encore attendre, mais le « Whatever it takes » de Christine Lagarde est solide et la politique française est un bon exemple de coordination.

Jusqu’ici, le grand absent du débat est l’Eurogroupe (le groupe des Ministres des Finances de l’Eurozone) qui n’a pas proposé d’action coordonnée. Nous pourrions cependant encore voir une action déterminante (en tous cas pour les pays les plus vulnérables) du Mécanisme Européen de Stabilité dont la BCE peut acheter les obligations (une émission spéciale de « Corona bonds » – pour reprendre un label utilisé par la Banque de Chine avant nous – a été évoquée par Christine Lagarde au Conseil Européen). Il est sans doute déjà un peu tard pour le voir intervenir dans des instruments de sauvegarde du tissu économique, mais il devrait avoir un rôle à jouer dans la politique de relance qui devra suivre la crise du Covid-19.
 


1. https://www.economie.gouv.fr/coronavirus-soutien-entreprises
2. https://entreprises.banque-france.fr/coronavirus
3. Site de BPI France